De la subsistance à l’investissement : quand la diaspora devient moteur de développement
Chaque mois, aux quatre coins du globe, de Paris à Washington, en passant par Djeddah, Douala ou Montréal, des milliers de Tchadiens de l’extérieur accomplissent le même geste. Par l’entremise d’agences de transfert d’argent, des sommes considérables sont envoyées vers N’Djamena, Abéché, Moundou ou Sarh. Cet argent prend en charge des ordonnances médicales, paye des frais de scolarité, remplit les greniers familiaux et soutient des cérémonies locales.
Si ce soutien financier intrafamilial est d’une valeur humanitaire et sociale inestimable, il cantonne la diaspora tchadienne à un rôle de « secouriste d’urgence ». Pendant ce temps, les défis majeurs de la nation, manque d’infrastructures énergétiques, sous-industrialisation de l’agriculture, transformation numérique incomplète restent en suspens. Il est temps d’opérer un changement fondamental de paradigme : faire passer l’action de la diaspora de la simple consommation de subsistance à l’investissement stratégique de développement.
Le piège de l’envoi de fonds passif
Les transferts d’argent traditionnels agissent comme un pansement social. Ils répondent aux urgences immédiates des ménages, mais ils ne créent pas d’emplois durables, ne bâtissent pas d’usines et ne construisent pas de routes. Pire encore, en maintenant une dépendance financière passive, ce modèle s’épuise sans générer de retour sur investissement pour le migrant lui-même, qui voit ses économies s’évaporer dans la consommation courante.
Pour que le Tchad sorte de la précarité structurelle, son gouvernement et sa diaspora doivent bâtir une nouvelle alliance financière. Les fonds envoyés ne doivent plus seulement servir à acheter des biens importés, mais s’orienter vers le financement de projets créateurs de richesse locale.
L’exemple africain : quand la diaspora transforme une nation
Le Tchad n’a pas besoin d’inventer la roue ; d’autres nations africaines ont réussi ce virage conceptuel et en récoltent aujourd’hui les fruits.
À travers le fonds Agaciro Development Fund, le Rwanda a su canaliser la fibre patriotique de ses expatriés. La diaspora rwandaise n’envoie pas uniquement de l’argent à sa famille : elle investit directement dans des projets d’infrastructures clés, dans l’immobilier social et dans les start-ups technologiques de Kigali.
L’Éthiopie a mobilisé des centaines de millions de dollars auprès de sa communauté établie à l’étranger pour financer des méga-projets nationaux, à l’instar du Grand barrage de la Renaissance. En achetant des obligations de la diaspora (Diaspora Bonds), la communauté éthiopienne de l’extérieur a placed son argent dans un investissement rentable tout en garantissant l’indépendance énergétique de son pays.
Au Sénégal, avec des mécanismes de garantie et des plateformes de co-investissement dédiées aux ressortissants de l’extérieur, des milliers d’expatriés sont devenus des actionnaires majeurs dans l’agro-business, la santé privée et les énergies renouvelables à Dakar et dans les régions intérieures.
Ces réussites démontrent une chose : lorsque la diaspora cesse d’être un guichet automatique pour devenir un investisseur institutionnel, la trajectoire économique d’un pays change d’échelle.
Bâtir le Tchad de demain : les leviers de la transformation
Pour le Tchad, riche de ses terres arables, de son ensoleillement exceptionnel et de sa jeunesse dynamique, l’implication de la diaspora sous forme d’investissements directs est le maillon manquant de l’émergence économique.
Trois axes prioritaires permettent de concrétiser cette mutation :
L’agro-industrie et la transition énergétique constituent le premier levier. Le Tchad importe encore des produits alimentaires de base qu’il pourrait produire sur son sol. Les capitaux de la diaspora doivent s’investir dans la mécanisation agricole, la transformation du bétail et de la viande, le secteur de la gomme arabique ou la création de fermes solaires locales. Un euro ou un dollar investi dans une coopérative agricole à Bongor ou dans le Moyen-Chari génère de la valeur, crée des emplois pour les jeunes et réduit l’exode rural.
La création de véhicules financiers sécurisés est le deuxième impératif. Le gouvernement tchadien et les institutions financières locales ont la responsabilité de créer un cadre de confiance. L’émission d’obligations d’État garanties permettrait de lever des fonds pour des infrastructures stratégiques (écoles, hôpitaux, réseaux routiers et électriques). Le souscripteur tchadien de l’étranger perçoit un intérêt sur son capital tout en participant à l’édification de son pays.
Le transfert de compétences et le capital-risque local forment le troisième axe. Au-delà des capitaux, la diaspora tchadienne regorge d’ingénieurs, de financiers, de médecins, de chercheurs et d’entrepreneurs aguerris. En créant des fonds d’investissement dédiés aux start-ups de N’Djamena et des provinces, les cadres expatriés peuvent accompagner l’écosystème entrepreneurial tchadien par du financement et du mentorat.
Un appel au patriotisme économique
Changer de paradigme ne signifie pas abandonner la solidarité familiale, mais la rendre viable à long terme. Soigner un proche lorsqu’il est malade est un devoir social moral ; créer les conditions pour qu’il trouve un emploi décent, accède à une couverture santé et finance lui-même ses soins grâce au développement économique de son pays est une vision politique et citoyenne.
Le Tchad se trouve à un tournant de son histoire. L’aide publique au développement s’essouffle et les financements internationaux deviennent plus rares. La véritable force de frappe financière du Tchad réside dans les mains de ses enfants vivant à l’extérieur.
Il appartient aujourd’hui à la diaspora tchadienne de prendre conscience de sa puissance d’action, et aux autorités publiques de lui offrir les garanties, l’environnement des affaires et la transparence indispensables à son engagement. En transformant le transfert d’argent en acte d’investissement patriotique, la diaspora tchadienne ne se contentera plus de soutenir le Tchad à distance : elle le bâtira.
