Diaspora tchadienne : ces obstacles qui refroidissent les investisseurs de l’étranger
Ils vivent à Washington, Paris ou Pékin. Ils ont des idées, de l’expérience et parfois les moyens financiers. Ils veulent investir au Tchad, créer des emplois et participer au développement du pays. Mais entre l’intention et la réalisation, le chemin reste difficile. Procédures administratives, accès au crédit, garanties bancaires, visas et coût du séjour des partenaires étrangers : la diaspora tchadienne se heurte à des obstacles qui finissent parfois par décourager les meilleures volontés.
À N’Djamena, le paradoxe est visible. Les Tchadiens de l’extérieur participent largement à la vie économique des familles. Ils financent des constructions, prennent en charge la scolarité des enfants, soutiennent les proches. Mais transformer cette capacité financière en investissements productifs reste beaucoup plus compliqué.
Salim Ali : « On veut investir, mais l’administration peut vous décourager »
Depuis les États-Unis, Salim Ali fait partie de ces Tchadiens qui souhaitent investir au pays. Son expérience met en évidence un premier obstacle : les procédures administratives.
Pour un investisseur vivant à plusieurs milliers de kilomètres de N’Djamena, une démarche administrative qui paraît ordinaire depuis le pays peut devenir une véritable épreuve. Il faut identifier le bon service, réunir les documents, comprendre les étapes et surtout pouvoir suivre son dossier à distance.
« Quand vous êtes à l’étranger, vous voulez investir au Tchad, mais vous avez besoin de savoir exactement où commencer, qui contacter et combien de temps la procédure va prendre. Si vous devez multiplier les démarches et les déplacements, l’investissement devient immédiatement plus compliqué et plus coûteux », explique Salim Ali.
Pour lui, la question n’est pas de demander la suppression des contrôles ou des règles. Elle est de rendre le parcours plus prévisible.
« Un investisseur doit pouvoir connaître à l’avance les pièces à fournir, les frais à payer et le délai nécessaire. Aujourd’hui, l’incertitude peut décourager quelqu’un qui avait pourtant décidé de mettre son argent au pays », souligne-t-il.
Le Tchad dispose désormais d’un Guichet Unique de l’ANIE et de dispositifs destinés à faciliter la création d’entreprise. Mais pour les investisseurs de la diaspora, l’enjeu est de faire en sorte que la simplification administrative soit également perceptible dans la pratique.
Barka Saleh : « Les banques demandent des garanties que les entrepreneurs n’ont pas toujours »
Depuis la France, Barka Saleh pointe un autre obstacle : le financement.
Son problème n’est pas nécessairement l’absence de volonté d’investir. C’est la difficulté à trouver les moyens financiers permettant de transformer un projet en entreprise viable.
« Le problème, ce n’est pas seulement d’avoir un projet. Il faut pouvoir le financer. Quand vous allez à la banque, on vous demande des garanties importantes. Or un entrepreneur peut avoir une bonne idée, une expérience et une partie du capital sans disposer de tous les biens exigés comme garantie », explique Barka.
Une situation qui peut pousser certains investisseurs à limiter leurs ambitions.
« Vous commencez avec vos propres économies, puis vous voulez agrandir le projet. C’est là que vous avez besoin de la banque. Mais si les conditions d’accès au crédit sont trop difficiles, vous êtes obligé de rester à petite échelle ou de chercher d’autres solutions », poursuit-il.
Pour cet investisseur, le système doit davantage distinguer les projets risqués des projets présentant un véritable potentiel économique.
« Il faudrait des mécanismes qui permettent aux banques de financer les projets sérieux sans demander systématiquement à l’entrepreneur de supporter seul tout le risque », plaide-t-il.
La création de fonds de garantie dédiés aux PME et aux investisseurs de la diaspora pourrait notamment constituer une piste. L’objectif serait de permettre aux banques de prendre davantage de risques sur des projets évalués et accompagnés.
Jonathan, depuis Pékin : « Faire venir un partenaire chinois ne devrait pas devenir un obstacle à l’investissement »
À Pékin, Jonathan se retrouve face à une difficulté encore différente. Son ambition est de travailler avec des partenaires et associés chinois intéressés par des opportunités au Tchad.
Mais faire venir un investisseur étranger ne consiste pas simplement à lui envoyer une invitation.
Il faut gérer les procédures d’entrée, les visas, le séjour, l’hébergement, les déplacements et parfois les démarches administratives liées à la nature de leur activité. Pour un partenaire qui vient plusieurs fois au Tchad afin d’étudier un projet, rencontrer des fournisseurs ou négocier avec des autorités et des entreprises, chaque contrainte supplémentaire représente un coût.
« Si je veux convaincre un partenaire chinois de venir investir au Tchad, je dois d’abord lui expliquer comment il va obtenir son visa, combien de temps il pourra rester et quelles démarches il devra accomplir. Et quand le séjour devient compliqué et coûteux, cela peut refroidir le partenaire avant même que le projet commence », explique Jonathan.
Le problème dépasse donc la seule diaspora. Il touche directement la capacité du Tchad à attirer des capitaux étrangers.
« Un investisseur étranger compare les pays. S’il dépense beaucoup pour venir, s’il attend longtemps pour régler ses formalités et s’il ne sait pas clairement comment travailler pendant son séjour, il peut choisir un autre marché », estime-t-il.
Pour Jonathan, le Tchad gagnerait à mettre en place un accompagnement spécifique pour les partenaires étrangers des entrepreneurs de la diaspora.
« Si un Tchadien de la diaspora présente un partenaire chinois, français ou américain qui veut investir avec lui, il faudrait pouvoir l’orienter rapidement vers un dispositif dédié. L’objectif devrait être de faciliter son arrivée et de lui permettre de se concentrer sur le projet, pas sur les démarches », suggère-t-il.
Trois parcours, un même constat
Les expériences de Salim, Barka et Jonathan racontent trois facettes d’un même problème.
Salim bute sur l’administration. Barka se heurte au financement. Jonathan découvre que l’accueil des partenaires étrangers peut lui-même devenir un frein à l’investissement.
Dans les trois cas, une même exigence revient : la prévisibilité.
L’investisseur veut savoir combien cela coûte, combien de temps cela prendra, quelles garanties seront demandées et vers qui se tourner en cas de problème.
C’est précisément sur ce terrain que le Tchad doit progresser.
Transformer la confiance en capital
La solution ne consiste pas uniquement à organiser des rencontres avec la diaspora ou à multiplier les appels à investir. Il faut construire un environnement dans lequel l’investisseur peut effectivement passer à l’acte.
Un guichet unique réellement opérationnel pour les membres de la diaspora, des procédures entièrement numérisées, des délais clairement établis, une fiscalité plus lisible, des fonds de garantie accessibles et un accompagnement juridique pourraient réduire une partie des obstacles.
Pour les partenaires étrangers, un dispositif spécifique pourrait également faciliter les procédures de visa et de séjour lorsqu’ils viennent au Tchad dans le cadre d’un projet d’investissement.
Le Tchad ne manque pas de compatriotes qui veulent investir. Il ne manque pas non plus de besoins économiques. Ce qui manque encore, c’est un mécanisme suffisamment efficace pour mettre les deux en relation.
À Paris, Washington ou Pékin, des Tchadiens regardent leur pays avec l’envie d’y entreprendre. À N’Djamena, Moundou, Sarh ou Abéché, des secteurs entiers attendent des capitaux et des compétences.
La question est désormais de savoir combien de ces projets franchiront réellement la porte de l’administration, obtiendront leur financement et verront leurs partenaires étrangers arriver au Tchad.
Car pour attirer la diaspora, il ne suffit plus de lui dire : « Investissez au pays ». Il faut désormais lui montrer que le pays est prêt à investir dans ses investisseurs.
