N’Djamena, ville refuge pour les déplacés du lac
À N’Djamena, la question des déplacements internes ne se résume pas au nombre de personnes qui franchissent les limites de la capitale. Elle se mesure aussi dans les salles de classe, aux points d’eau, dans les centres de santé, les quartiers périphériques et les zones confrontées aux inondations. Pour les populations qui fuient les violences dans la province du Lac, la capitale peut représenter un espace de sécurité et de nouvelles opportunités. Mais leur arrivée intervient dans une ville qui fait déjà face à une forte croissance démographique et à d’importants déficits en infrastructures et services publics.

La première difficulté est de mesurer précisément cette présence. Les statistiques humanitaires disponibles permettent de connaître avec précision l’ampleur du déplacement dans la province du Lac, mais elles ne permettent pas d’établir clairement combien de ces déplacés se sont installés à N’Djamena. En février 2026, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) recensait 219 595 personnes déplacées internes dans la province du Lac. Ce chiffre montre l’ampleur de la crise, mais ne signifie pas que ces personnes ont rejoint la capitale.
Cette distinction est essentielle. N’Djamena n’est pas le principal territoire d’installation des déplacés du Lac. La majorité reste dans la province d’origine ou dans les zones proches de leur lieu de déplacement. Cependant, des populations déplacées ont bien été accueillies dans la capitale. Les Nations unies ont notamment documenté la présence de personnes déplacées sur le site de Farcha-Milezi, à N’Djamena, dans le cadre d’une mission consacrée aux solutions durables. La capitale apparaît ainsi comme un espace particulier : elle n’est pas seulement une destination humanitaire, mais également une ville où certaines familles déplacées cherchent à reconstruire leur existence, souvent dans des quartiers périphériques et avec des ressources limitées.
Une capitale déjà sous pression
N’Djamena connaît depuis plusieurs années une croissance urbaine rapide. L’augmentation de la population entraîne mécaniquement une hausse de la demande en logements, en eau potable, en établissements scolaires, en soins de santé, en routes et en infrastructures d’assainissement. Cette croissance constitue déjà un défi pour les pouvoirs publics. L’arrivée de nouvelles populations vulnérables vient donc s’ajouter à une demande existante.
La Banque mondiale a ainsi développé un projet consacré à la résilience urbaine de N’Djamena, avec notamment des investissements dans le drainage et la lutte contre les inondations. L’objectif est de renforcer la capacité de la capitale à faire face à des phénomènes qui affectent régulièrement plusieurs quartiers. Le problème est particulièrement visible pendant la saison des pluies. Dans certains quartiers, les eaux peuvent rendre les routes difficilement praticables, isoler des populations et perturber l’accès aux services essentiels. Pour une famille déplacée qui dispose de peu de ressources, habiter dans une zone périphérique mal desservie peut rapidement transformer la recherche d’un refuge en nouvelle source de vulnérabilité.
L’école, premier test de la capacité d’accueil
L’éducation constitue l’un des secteurs où cette pression est particulièrement visible. Chaque famille déplacée qui s’installe durablement dans la capitale signifie potentiellement de nouveaux enfants à scolariser. Or les établissements scolaires doivent déjà composer avec des contraintes liées aux infrastructures, aux effectifs et aux conditions environnementales.
L’exemple de l’école communale de Boutalbagar, dans le 7e arrondissement, est révélateur. Pendant plusieurs années, l’établissement était régulièrement confronté aux inondations. La directrice, Borgoto Minguemadji Lucie, explique que les élèves et les enseignants devaient parfois traverser l’eau et la boue pour rejoindre les salles de classe. « Il fallait impérativement marcher dans l’eau et la boue pour accéder à l’établissement et aux salles de classe », témoigne-t-elle dans un récit publié par l’UNICEF. Les difficultés étaient également vécues directement par les élèves. Bayang Khamis, l’un d’eux, raconte : « Parfois, on tombait dans la boue et on se blessait. » En 2025, des travaux ont été entrepris pour améliorer la situation. Plus de 700 camions de remblai ont notamment été utilisés pour réaménager l’école et améliorer son environnement. Le programme concernait douze écoles de N’Djamena.
Cet exemple ne signifie évidemment pas que les déplacés sont responsables des difficultés rencontrées par les écoles. Il révèle plutôt l’état des infrastructures dans lesquelles doivent s’insérer les nouvelles populations. La question devient donc celle de la capacité d’absorption de la ville.
L’eau et l’assainissement : des besoins qui augmentent
L’accès à l’eau potable constitue une autre priorité. Pour une population déplacée, l’accès à l’eau est souvent l’un des premiers besoins après la sécurité et le logement. À N’Djamena, cette demande s’ajoute toutefois à celle des populations résidentes.
L’UNICEF a consacré une partie importante de ses interventions au Tchad à l’amélioration de l’accès à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène. Dans plusieurs zones touchées par les crises et les inondations, des systèmes de pompage, des forages et des solutions temporaires d’approvisionnement ont été mis en place. Mais le problème dépasse la seule question de l’urgence. Dans les quartiers où l’assainissement est insuffisant, l’arrivée de nouvelles familles peut accentuer la pression sur les latrines, la collecte des déchets et l’évacuation des eaux usées.
À Farcha-Milezi, quartier qui a notamment accueilli des personnes déplacées, l’insalubrité constitue un problème récurrent. En juin 2025, Tchadinfos rapportait une forte dégradation de l’environnement autour de la forêt de Farcha-Milezi, utilisée notamment comme dépotoir et comme lieu d’aisance improvisé. Une habitante, Memhoiel Gloria, y dénonçait les mauvaises odeurs et les risques sanitaires liés à l’insalubrité. Le cas de Farcha-Milezi illustre parfaitement le lien entre déplacement et services publics : lorsque des populations vulnérables s’installent dans un quartier déjà confronté à des déficits d’assainissement, les besoins augmentent alors que les équipements restent limités.

La santé face à la mobilité des populations
Dans le domaine de la santé, la difficulté ne tient pas seulement au nombre de patients. Elle concerne également l’accessibilité des structures sanitaires. Le quartier de Digo, à N’Djamena, en fournit un exemple particulièrement frappant. En novembre 2025, après de fortes inondations, une partie du quartier s’est retrouvée isolée. Les routes devenues impraticables rendaient les déplacements difficiles. Des agents de vaccination ont dû utiliser une pirogue pour atteindre certains enfants et poursuivre les opérations de vaccination contre la poliomyélite.
L’UNICEF rapporte également que le centre de santé desservant cette zone faisait face à des difficultés d’approvisionnement et à un manque de personnel. Pour les populations déplacées, ces obstacles peuvent être particulièrement importants. Elles disposent souvent de moins de ressources financières, connaissent moins bien la ville et sont davantage dépendantes des services de proximité. Une infrastructure sanitaire éloignée ou difficilement accessible peut donc devenir un obstacle supplémentaire.
Les populations hôtes aussi concernées
L’un des enjeux majeurs de l’accueil des déplacés est de ne pas opposer les besoins des nouveaux arrivants à ceux des habitants. Lorsqu’une famille déplacée s’installe dans un quartier, elle partage souvent les mêmes infrastructures que les populations locales : même point d’eau, même école, même centre de santé, mêmes routes et parfois mêmes logements. La pression devient alors collective.
C’est pourquoi les interventions destinées aux déplacés peuvent également constituer une occasion d’améliorer les services publics pour l’ensemble du quartier. Construire un point d’eau supplémentaire profite aux déplacés, mais aussi aux familles qui vivaient déjà sur place. Réhabiliter une école permet d’accueillir davantage d’enfants, sans distinction entre leur origine. Améliorer le drainage protège aussi bien les ménages déplacés que les populations hôtes contre les inondations.
De l’urgence humanitaire à la politique urbaine
Le principal défi pour N’Djamena est donc de passer progressivement d’une logique d’urgence à une logique de planification. Lorsqu’une famille arrive après avoir fui une zone de conflit, l’aide humanitaire permet de répondre aux besoins immédiats : nourriture, eau, abri, soins et protection. Mais si cette famille reste plusieurs années dans la capitale, ses besoins changent. Elle a besoin d’un logement stable, d’une activité économique, d’un accès régulier à l’école et aux soins. Ses enfants grandissent. Les besoins en services publics deviennent permanents.
C’est à ce moment que la question du déplacement rejoint celle du développement urbain. N’Djamena doit donc pouvoir anticiper les mouvements de population et intégrer les personnes déplacées dans sa planification urbaine. Cela suppose de disposer de données plus précises sur leur nombre, leurs lieux d’installation, leurs conditions de vie et leurs besoins.
Le manque de données, un obstacle à la planification
Les organisations humanitaires disposent de données détaillées sur les déplacements dans la province du Lac. Le HCR recensait encore 219 595 déplacés internes dans cette province en février 2026. Mais il est beaucoup plus difficile de répondre à une question pourtant essentielle : combien de personnes déplacées originaires du Lac vivent actuellement à N’Djamena ?
Les données publiques disponibles ne permettent pas de fournir un chiffre récent et incontestable. Cette absence de données constitue en elle-même un problème. Pour planifier une école, un centre de santé ou un réseau d’eau, les autorités doivent savoir combien de personnes vivent dans un quartier aujourd’hui, mais également anticiper son évolution. La mobilité des populations rend cet exercice encore plus complexe.
Une ville refuge, mais une ville à renforcer
N’Djamena continuera probablement à jouer un rôle important pour les populations à la recherche de sécurité et de services. Mais son rôle de ville refuge ne peut pas reposer uniquement sur la capacité des familles et des communautés à accueillir les nouveaux arrivants. Il doit être accompagné par des investissements publics durables.
Il faut davantage d’eau potable, des écoles mieux équipées, des centres de santé accessibles, des logements adaptés, une meilleure gestion des déchets et des infrastructures capables de résister aux inondations. Le défi concerne autant les déplacés que les habitants de longue date. Car dans une ville où les ressources sont limitées, la précarité des nouveaux arrivants peut rapidement devenir une vulnérabilité collective.
Le déplacement commence souvent par une fuite. Mais lorsqu’une famille s’installe dans une ville pour plusieurs mois ou plusieurs années, son déplacement devient une question de logement, d’éducation, de santé, d’emploi et d’infrastructures. C’est précisément là que se situe le défi de N’Djamena.
La capitale ne doit pas seulement être capable d’accueillir ceux qui cherchent refuge. Elle doit être capable de prévoir les conséquences de leur installation sur les services publics et de renforcer les infrastructures en conséquence. Les 219 595 déplacés internes encore recensés dans la province du Lac en février 2026 rappellent que la crise à l’origine de ces mobilités est loin d’être terminée. Tous ne viendront pas à N’Djamena, mais certains y chercheront leur avenir.
Pour ceux-là, comme pour les habitants qui y vivent déjà, la question sera la même : la ville dispose-t-elle des moyens nécessaires pour offrir de l’eau, une école, des soins, un logement et un environnement digne à une population toujours plus nombreuse ?
La réponse déterminera en grande partie si N’Djamena peut continuer à être une ville refuge sans devenir une ville dépassée par sa propre croissance.
