Financements européens : quel impact réel sur le terrain ?
Au Tchad, l’Union européenne finance depuis plusieurs années des programmes consacrés à la protection des migrants, aux retours volontaires, à la réintégration et à la gouvernance migratoire. Mais derrière les montants annoncés et les chiffres de bénéficiaires, quel est l’impact réel de ces financements sur les parcours migratoires ?
Depuis plusieurs années, le Tchad occupe une position stratégique sur les routes migratoires africaines. Situé entre l’Afrique centrale, le Soudan, la Libye et le Niger, le pays est à la fois un espace de départ, de transit, de destination et de retour pour de nombreux migrants. Cette position a fait du Tchad l’un des pays concernés par plusieurs programmes européens consacrés à la migration. Depuis 2016, l’Union européenne, notamment à travers le Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique, finance des actions portant sur la protection des migrants, le retour volontaire, la réintégration, la collecte de données migratoires et le renforcement des capacités des institutions chargées de gérer les migrations. Mais une question demeure : quels changements ces financements ont-ils réellement produits sur le terrain ?
Des programmes centrés sur le retour et la réintégration
L’un des principaux dispositifs est l’Initiative conjointe Union européenne-Organisation internationale pour les migrations (OIM), lancée en 2016 dans le cadre du Fonds fiduciaire d’urgence de l’Union européenne pour l’Afrique. Le programme vise notamment à protéger les migrants vulnérables, à faciliter les retours volontaires et à accompagner les personnes retournant dans leur pays d’origine. Il prévoit également un soutien à la réintégration économique, sociale et psychosociale des migrants. Le Tchad fait partie des pays couverts par cette initiative dans la région du Sahel et du bassin du lac Tchad.
Les données publiées par le programme font état de 1 288 migrants assistés pour retourner depuis le Tchad vers leur pays d’origine, tandis que 451 personnes ont commencé un processus d’accompagnement à la réintégration. Ces chiffres constituent l’un des rares indicateurs permettant de mesurer directement les résultats des interventions migratoires financées par l’Union européenne au Tchad. Il faut toutefois préciser leur signification : ces 1 288 personnes ne sont pas nécessairement des Tchadiens revenus de l’étranger. Il s’agit de migrants qui se trouvaient au Tchad et qui ont bénéficié d’une assistance pour retourner dans leur pays d’origine. Cette distinction est importante pour comprendre le rôle du Tchad dans les politiques migratoires européennes, puisque le pays est également un territoire de transit sur plusieurs routes migratoires africaines.
350 000 euros pour renforcer la gouvernance migratoire
Parmi les financements dont la part destinée au Tchad peut être identifiée figure un programme consacré au renforcement de la gestion et de la gouvernance des migrations ainsi qu’à la réintégration durable des migrants de retour. Le programme disposait d’un budget total de 13,93 millions d’euros pour cinq pays : le Tchad, la Côte d’Ivoire, le Ghana, la Guinée et la Guinée-Bissau. Pour le Tchad, la contribution identifiée s’élevait à 350 000 euros. Le programme devait notamment renforcer les capacités des institutions chargées de la migration, améliorer la connaissance des mouvements migratoires et développer des mécanismes permettant une meilleure réintégration des migrants de retour.
Ce chiffre permet de mettre en évidence une réalité souvent perdue dans les annonces européennes : une enveloppe régionale ne signifie pas que la totalité de son montant est dépensée dans chaque pays. Les centaines de millions d’euros annoncés pour les programmes migratoires à l’échelle de l’Afrique subsaharienne ne peuvent donc pas être considérés comme des financements directement reçus par le Tchad. Pour mesurer l’impact réel dans le pays, il faut distinguer les budgets régionaux des sommes effectivement attribuées et dépensées au niveau national.
Des données pour comprendre les mouvements migratoires
Une autre dimension importante des financements européens concerne la collecte de données. Au Tchad, l’OIM a développé des mécanismes permettant de mieux suivre les mouvements de populations et d’identifier les principales routes empruntées par les migrants. Ces données permettent notamment de connaître les lieux de passage, les nationalités, les destinations et certaines caractéristiques des personnes en mouvement. Dans un pays situé au croisement de plusieurs routes migratoires, cet outil est particulièrement important.
Les déplacements entre le Tchad, le Soudan, la Libye et le Niger répondent à des motivations diverses. Certains migrants recherchent des opportunités économiques, d’autres fuient les conflits ou l’insécurité, tandis que certains poursuivent leur route vers l’Afrique du Nord. Le financement de la collecte de données permet donc de mieux documenter ces mouvements et d’aider les acteurs publics et humanitaires à adapter leurs interventions. Mais cette amélioration de la connaissance des flux ne signifie pas nécessairement que les migrations diminuent. Elle permet avant tout de mieux comprendre un phénomène particulièrement complexe.
Le retour volontaire : un résultat concret
Le retour volontaire constitue l’un des volets les plus visibles de ces programmes. Pour les migrants qui souhaitent quitter le Tchad et retourner dans leur pays d’origine, l’aide peut comprendre l’organisation du voyage, une assistance avant le départ et un accompagnement à l’arrivée. La logique ne s’arrête toutefois pas au voyage de retour : l’Union européenne et l’OIM cherchent également à favoriser la réintégration des personnes retournées. Celle-ci peut prendre différentes formes, comme l’appui à la création d’une activité économique, la formation professionnelle, l’accompagnement psychosocial ou une aide destinée à répondre à certains besoins essentiels.
L’objectif est d’éviter que le retour ne soit qu’une solution temporaire. Mais c’est précisément à ce niveau que les données deviennent plus difficiles à interpréter. Il est relativement simple de comptabiliser le nombre de personnes ayant bénéficié d’un retour volontaire. Il est beaucoup plus complexe de savoir ce qu’elles deviennent plusieurs mois ou plusieurs années plus tard. Une activité créée grâce au programme existe-t-elle encore deux ans après ? Les revenus ont-ils réellement augmenté ? Le migrant a-t-il retrouvé une stabilité sociale ? Et surtout, a-t-il renoncé à une nouvelle migration irrégulière ?
La question de la réintégration durable
Ces questions sont essentielles pour mesurer l’efficacité réelle des financements européens. Les programmes de l’OIM prennent en compte plusieurs dimensions de la réintégration, notamment les aspects économiques, sociaux et psychosociaux. Mais les données publiques permettant de suivre précisément, sur plusieurs années, les bénéficiaires au Tchad restent limitées. Il existe ainsi un décalage entre les résultats immédiatement quantifiables et l’impact à long terme.
Un retour organisé constitue un résultat mesurable. Une personne qui reçoit une aide à la réintégration constitue également un résultat mesurable. Mais ces indicateurs ne permettent pas, à eux seuls, de savoir si la personne a durablement amélioré sa situation. Pour répondre à cette question, il faudrait pouvoir suivre les bénéficiaires plusieurs années après leur retour et déterminer si leur situation économique et sociale s’est effectivement stabilisée.
Les financements ont-ils réduit la migration irrégulière ?
C’est probablement la question centrale lorsqu’on évalue les financements européens liés à la migration. Et la réponse doit rester prudente : les données disponibles ne permettent pas d’affirmer que ces financements ont entraîné une diminution durable de la migration irrégulière depuis ou à travers le Tchad. Les programmes européens cherchent notamment à prévenir les migrations irrégulières, à protéger les migrants et à améliorer la gestion des flux, mais les décisions de migrer dépendent de nombreux facteurs qui dépassent largement l’action d’un seul programme.
La situation économique, le chômage, les conflits, l’insécurité, le changement climatique, les réseaux familiaux et sociaux ainsi que les perspectives offertes dans les pays de destination influencent les parcours migratoires. Un programme peut donc améliorer la situation d’un groupe de bénéficiaires sans provoquer une diminution générale des flux. Cette difficulté de mesure est également relevée dans les évaluations européennes du Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique, qui ont souligné les limites des données disponibles pour démontrer certains impacts à long terme.
Des résultats réels, mais difficiles à relier à un changement global
Les financements européens liés à la migration ont donc produit des résultats concrets au Tchad. Des migrants ont été assistés pour rentrer dans leur pays, des personnes ont bénéficié d’un accompagnement à la réintégration, des institutions ont été appuyées et des données sur les mouvements migratoires ont été produites. Ces résultats ne doivent pas être minimisés, car ils correspondent à des interventions effectivement réalisées sur le terrain.
La difficulté apparaît lorsqu’on passe du résultat immédiat à l’impact global. Le nombre de retours organisés, de migrants accompagnés ou de personnes sensibilisées constitue un indicateur d’activité : il permet de savoir ce qui a été fait. Il ne permet pas toujours de savoir ce que ces interventions ont changé durablement. Pour mesurer l’impact, il faudrait notamment savoir combien de bénéficiaires ont conservé leur activité économique, combien disposent encore d’un revenu stable et combien ont entrepris une nouvelle migration après leur retour.
Une nouvelle génération de programmes
Depuis 2022, l’Union européenne a mis en place le Migrant Protection, Return and Reintegration Programme for Sub-Saharan Africa, ou MPRR-SSA. Ce programme régional couvre 16 pays, dont le Tchad, avec une contribution européenne de 330 millions d’euros. Il poursuit plusieurs objectifs : renforcer la protection des migrants, améliorer les retours volontaires et soutenir la réintégration durable des personnes retournées.
Là encore, une précision s’impose : les 330 millions d’euros constituent une enveloppe destinée à l’ensemble des pays concernés et ne correspondent pas à un financement de 330 millions d’euros pour le Tchad. Cette distinction est essentielle lorsqu’il s’agit d’évaluer les financements réellement consacrés à la migration dans le pays. Elle permet d’éviter de gonfler artificiellement les montants et de présenter comme tchadiennes des dépenses qui relèvent en réalité de programmes régionaux.
Ce qu’il faudrait désormais mesurer
Après plusieurs années de financement, les données disponibles permettent donc d’établir un premier bilan. L’argent européen a bien permis d’organiser des retours, d’accompagner des migrants et de renforcer les mécanismes de réintégration et de gouvernance migratoire. En revanche, il est beaucoup plus difficile de démontrer que ces interventions ont réduit durablement la migration irrégulière.
Pour aller plus loin, les prochains programmes devraient être évalués sur des indicateurs de long terme. Il faudrait notamment connaître le nombre de bénéficiaires qui disposent encore d’une activité économique après deux ou trois ans, l’évolution de leurs revenus, leur situation sociale et le nombre de personnes ayant tenté une nouvelle migration. Il faudrait également publier de manière plus systématique les montants effectivement dépensés au Tchad, en distinguant clairement les financements nationaux des enveloppes régionales.
Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de savoir combien l’Europe dépense pour la migration au Tchad, ni combien de migrants elle accompagne. Il est de savoir ce que ces financements changent durablement dans la vie des personnes concernées. Pour l’heure, le bilan apparaît nuancé : les réalisations sont réelles et mesurables, mais leur impact à long terme sur les dynamiques migratoires reste difficile à démontrer. Le véritable test sera désormais de savoir ce que deviennent les personnes accompagnées après leur retour et si leur trajectoire migratoire a réellement changé.
