Mauritanie : aux portes du Sahara, l’Europe externalise sa frontière migratoire
Depuis la Mauritanie, des milliers de migrants tentent de rejoindre les Canaries. Pour empêcher ces départs, Nouakchott travaille avec Madrid et l’Union européenne, qui financent équipements, programmes et infrastructures. Documents officiels, données internationales et témoignages recueillis par Human Rights Watch montrent comment cette coopération a profondément transformé le contrôle des migrations dans le pays. Mais derrière la baisse des arrivées aux Canaries se dessine une autre réalité : arrestations, expulsions vers les frontières du Sénégal et du Mali et accusations de violences.
À Nouakchott, la frontière européenne est déjà là
À première vue, rien ne semble relier les rues de Nouakchott aux bureaux de Bruxelles ou aux plages des îles Canaries. Pourtant, pour les migrants qui traversent la Mauritanie avec l’espoir de rejoindre l’Espagne, la frontière européenne commence bien avant l’Atlantique. Elle se matérialise dans les contrôles de police, les véhicules utilisés pour intercepter les candidats au départ, les centres où sont conduites certaines personnes arrêtées et, plus loin, dans les convois qui prennent la direction du Sénégal ou du Mali.
Depuis plusieurs années, la Mauritanie est devenue un partenaire central de l’Espagne et de l’Union européenne dans la lutte contre l’immigration irrégulière. Le tournant le plus visible intervient le 7 mars 2024, lorsque Bruxelles et Nouakchott annoncent un nouveau partenariat consacré notamment à la migration. L’Union européenne annonce alors un paquet de 210 millions d’euros destiné à plusieurs secteurs. La migration en constitue l’un des volets, aux côtés du développement et de l’aide humanitaire. Le document officiel est important pour une raison : il établit noir sur blanc l’existence d’une coopération politique et financière destinée à renforcer la gestion migratoire de la Mauritanie. Il ne dit pas, en revanche, que Bruxelles aurait ordonné les expulsions de migrants ou les violences dénoncées ultérieurement par des organisations de défense des droits humains. Cette distinction est essentielle.

Une coopération qui ne date pas de 2024
Le partenariat actuel est l’aboutissement d’une coopération plus ancienne entre Nouakchott et Madrid. Dès 2003, l’Espagne et la Mauritanie signent un accord portant notamment sur la réadmission de personnes ayant transité par le territoire de l’un des deux pays. Au fil des années, la coopération s’élargit : la police espagnole et la Guardia Civil participent à des opérations conjointes avec les forces mauritaniennes, des moyens matériels sont fournis et des formations sont organisées.
À Nouadhibou, ville portuaire située dans le nord-ouest du pays, cette coopération devient particulièrement visible. Dans ses communications officielles, le ministère espagnol de l’Intérieur présente régulièrement la Mauritanie comme un partenaire essentiel dans la prévention des départs vers les Canaries. La logique est simple : empêcher les embarcations de prendre la mer plutôt que d’attendre leur arrivée dans les eaux espagnoles. Mais cette politique déplace aussi le lieu où se joue la frontière. Elle ne se situe plus uniquement au large des Canaries. Elle commence désormais sur le territoire mauritanien.
210 millions d’euros : que finance réellement l’Europe ?
Le chiffre de 210 millions d’euros a rapidement pris une dimension politique. Il faut pourtant éviter un raccourci : cette somme ne correspond pas à un financement exclusivement destiné aux expulsions. Les documents européens montrent qu’il s’agit d’une enveloppe globale couvrant plusieurs domaines, mais la migration y occupe une place explicite.
L’Union européenne finance notamment des programmes consacrés à la gouvernance migratoire, au renforcement des capacités des autorités et à l’assistance aux migrants débarqués après des opérations en mer. Un projet mené avec l’Organisation internationale pour les migrations vise ainsi à renforcer la gouvernance migratoire en Mauritanie et à accompagner la mise en œuvre de la stratégie nationale de gestion de la migration. D’autres financements concernent directement les personnes interceptées en mer. Autrement dit, le partenariat européen ne se limite pas à une déclaration politique : il produit des programmes, des équipements et des infrastructures.
Dans les centres de Nouakchott, les témoignages se multiplient
Human Rights Watch s’est penchée sur cette réalité dans une enquête publiée en août 2025. L’organisation affirme avoir interrogé 223 personnes et analysé des photographies, des vidéos, des documents ainsi que des éléments médicaux. Son enquête décrit une série de pratiques particulièrement préoccupantes : l’organisation fait état de 43 personnes affirmant avoir subi des violences physiques, de cinq allégations de torture et de neuf allégations de viol. Elle rapporte également 62 cas d’arrestation ou de détention arbitraire et 30 cas d’extorsion.
Ces chiffres doivent être attribués à Human Rights Watch. Ils ne constituent pas des condamnations judiciaires et ne permettent pas, à eux seuls, d’établir la responsabilité individuelle des agents concernés. Mais leur accumulation donne une autre dimension au débat. Il ne s’agit plus seulement de savoir combien de migrants sont empêchés de prendre la mer. Il faut aussi regarder ce qui leur arrive lorsqu’ils sont arrêtés.
Après l’arrestation, la route vers la frontière
Pour certains migrants, l’interception à Nouakchott ou dans les environs ne constitue que le début d’un autre voyage. Selon les témoignages recueillis par Human Rights Watch, des personnes arrêtées sont conduites vers Rosso, à la frontière avec le Sénégal. D’autres prennent la direction de l’est, vers Gogui, à la frontière avec le Mali.

Dans ce second cas, le voyage peut devenir particulièrement long. Depuis Nouakchott, Gogui se trouve à environ 930 kilomètres. Des milliers de personnes y sont arrivées après avoir été expulsées de Mauritanie. Selon les données de l’Organisation internationale pour les migrations citées par Human Rights Watch, au moins 4 143 personnes expulsées par la Mauritanie sont arrivées à Gogui en 2024, parmi lesquelles 178 enfants.
Ces chiffres permettent de comprendre la mécanique du dispositif. L’expulsion n’est pas simplement un passage à la frontière. Elle peut être une chaîne complète : arrestation, détention, transport routier, arrivée à la frontière et abandon de la personne dans une zone parfois éloignée de son pays d’origine.
19 689 personnes expulsées en cinq mois
L’ampleur de cette politique apparaît encore plus nettement dans les chiffres communiqués par Nouakchott. Dans une réponse adressée aux Nations unies, le gouvernement mauritanien indique que 19 689 migrants en situation irrégulière ont été arrêtés et expulsés entre le 1er janvier et le 25 mai 2025. Quelques mois plus tard, Human Rights Watch rapporte, en citant les autorités mauritaniennes, un chiffre supérieur à 28 000 expulsions au cours des six premiers mois de 2025.
Les deux chiffres ne doivent pas être additionnés : ils correspondent à des périodes et à des communications différentes. Mais ils illustrent une même tendance, celle d’opérations d’éloignement ayant pris une ampleur considérable en 2025.
Une nouvelle loi dans un contexte de durcissement
Cette intensification intervient parallèlement à l’évolution du cadre juridique mauritanien. Le 8 octobre 2024, le pays adopte la loi n°2024-038 modifiant son dispositif relatif à la migration. Dans ses observations publiées en 2026, le Comité des Nations unies pour la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille exprime plusieurs préoccupations concernant les pratiques d’expulsion et les garanties accordées aux personnes concernées.
Le gouvernement mauritanien défend de son côté son droit à contrôler ses frontières et à lutter contre l’immigration irrégulière. En mai 2025, de nouvelles procédures opérationnelles standardisées sont également adoptées. Sur le papier, elles doivent notamment renforcer l’identification des personnes, la prise en compte des situations de vulnérabilité et les mécanismes de plainte. Une question demeure désormais : ces garanties sont-elles effectivement appliquées sur le terrain ?
Des véhicules espagnols dans le dispositif
Une autre pièce du puzzle apparaît dans une enquête publiée par Le Monde et Lighthouse Reports. Les journalistes ont examiné des véhicules utilisés dans les opérations de contrôle migratoire en Mauritanie et identifié des correspondances avec des Toyota Hilux fournis par l’Espagne en 2019. Ces véhicules avaient été destinés à renforcer les capacités mauritaniennes en matière de surveillance territoriale et de lutte contre l’immigration irrégulière.
La photographie d’un véhicule ne permet évidemment pas, à elle seule, de démontrer son financement ou son utilisation lors d’une opération précise. Pour établir définitivement cette chaîne de responsabilité, il faudrait disposer des contrats d’achat, des numéros de châssis et des registres d’affectation. Mais cette piste est importante : elle permet de suivre matériellement la politique européenne, de l’accord politique aux financements, puis des financements aux équipements et enfin aux opérations menées sur le terrain.
Ce que répondent Bruxelles et Nouakchott
Face aux critiques, l’Union européenne rejette l’idée d’une politique cachée. Dans ses communications officielles, Bruxelles présente son partenariat avec la Mauritanie comme une coopération publique portant sur plusieurs domaines. L’objectif affiché est notamment de lutter contre les réseaux de passeurs, de réduire les départs dangereux et d’améliorer la gestion des migrations.
Les autorités mauritaniennes défendent, elles aussi, leur droit à contrôler leurs frontières. Pour Nouakchott, les opérations d’éloignement visent les personnes présentes irrégulièrement sur le territoire. Cette position doit être prise en compte. Mais elle ne répond pas à toutes les questions soulevées par les témoignages recueillis par les organisations de défense des droits humains.
La question centrale devient alors celle des garanties entourant les opérations : qui est arrêté, sur quelle base, où la personne est-elle détenue, a-t-elle accès à un avocat, comment son identité est-elle vérifiée et que se passe-t-il lorsqu’elle affirme risquer des persécutions ou des violences dans le pays vers lequel elle est renvoyée ?
Moins de départs vers les Canaries, mais à quel prix ?
Sur un point, la stratégie semble avoir produit un résultat mesurable. Selon Reuters, les départs depuis la Mauritanie vers les Canaries ont fortement diminué entre avril et décembre 2025, avec une baisse rapportée de 89 %. Pour les autorités et leurs partenaires européens, ce résultat constitue un argument majeur en faveur du dispositif.

Mais une route migratoire ne disparaît pas nécessairement parce qu’elle devient plus difficile : elle peut se déplacer. Les données citées par Reuters montrent justement que certains départs se sont reportés vers des zones plus éloignées et plus dangereuses. C’est l’un des paradoxes de l’externalisation des frontières : une politique peut réussir à réduire les arrivées dans un pays européen tout en augmentant la distance parcourue par ceux qui continuent leur voyage. La baisse des arrivées devient alors une mesure de contrôle ; elle ne constitue pas nécessairement une mesure du danger auquel sont exposés les migrants.
Ce que les documents prouvent — et ce qu’ils ne prouvent pas
L’enquête permet d’établir plusieurs éléments avec un degré élevé de certitude. L’Union européenne et la Mauritanie ont conclu un partenariat officiel sur la migration ; des fonds européens sont consacrés à des programmes liés à la gestion migratoire ; l’Espagne coopère directement avec les forces mauritaniennes dans le contrôle des départs ; des infrastructures financées par l’Union européenne existent ; les autorités mauritaniennes ont communiqué des chiffres très importants concernant les arrestations et expulsions en 2025 ; enfin, Human Rights Watch a documenté de nombreux témoignages faisant état de violences et d’autres violations.
Mais une enquête sérieuse doit aussi dire ce qu’elle ne peut pas démontrer. Les documents consultés ne permettent pas d’affirmer que l’Union européenne aurait donné l’ordre de commettre une violence particulière. Ils ne permettent pas non plus d’attribuer automatiquement chaque expulsion ou chaque abus à un financement européen. Il existe une différence fondamentale entre financer un dispositif, coopérer avec une administration et ordonner un acte précis. C’est précisément cette différence qui doit guider l’analyse de la responsabilité.
La frontière que l’on ne voit pas
À des milliers de kilomètres de Bruxelles, la frontière européenne prend une forme différente. Elle ressemble à une patrouille dans le désert, à un véhicule de police, à un centre construit avec des fonds européens, à un convoi quittant Nouakchott ou à une route qui mène vers Rosso ou Gogui. Et parfois, à une embarcation qui ne part jamais.
La politique européenne de contrôle migratoire n’a donc pas seulement déplacé la frontière vers le sud. Elle a aussi déplacé le lieu où se pose la question de la responsabilité. Lorsque l’Europe finance une coopération, fournit des équipements et renforce les capacités d’un État tiers, elle contribue à construire un système dont les conséquences se manifestent sur le terrain.
Les documents réunis dans cette enquête permettent d’en suivre la chaîne. Ils montrent les accords, les financements, les infrastructures et les expulsions. Les témoignages, eux, racontent ce que cette politique signifie pour ceux qui la subissent. La question qui demeure est désormais celle-ci : jusqu’où peut-on externaliser une frontière sans externaliser également la responsabilité des conséquences de son contrôle ?
Documents de référence
Human Rights Watch, « Mauritania: Years of Migration Control Abuses », 27 août 2025 — https://www.hrw.org/news/2025/08/27/mauritania-years-of-migration-control-abuses
Human Rights Watch, rapport « They Accused Me of Trying to Go to Europe », 27 août 2025 — https://www.hrw.org/report/2025/08/27/they-accused-me-of-trying-to-go-to-europe/migration-control-abuses-and-eu
Union européenne, Déclaration conjointe UE–Mauritanie, 7 mars 2024 — https://www.eeas.europa.eu/delegations/mauritanie/de%CC%81claration-conjointe-mauritanie-eu-sur-la-migration-7-mars-2024_fr
Le Monde / Lighthouse Reports, enquête sur le contrôle migratoire — https://www.lemonde.fr/en/le-monde-africa/article/2024/05/21/how-eu-funds-enable-north-african-countries-to-push-back-europe-bound-migrants-into-the-desert_6672115_124.html
Reuters, évolution des départs depuis la Mauritanie, 14 janvier 2026 — https://www.reuters.com/world/africa/migrants-using-more-distant-riskier-departure-points-canaries-after-mauritania-2026-01-14/
