Tchad : ces jeunes qui créent leurs emplois au lieu de chercher un emploi.
Au Tchad, l’emploi ne se trouve pas toujours au bout d’un diplôme ou derrière la porte d’un bureau. Pour une nouvelle génération, il peut aussi se construire avec un ordinateur, quelques hectares de terre, des panneaux solaires ou un troupeau. Ils sont jeunes, ils ont peu ou prou les mêmes difficultés que leurs camarades, mais ils ont choisi une autre voie : créer leur propre activité plutôt que d’attendre qu’un emploi leur soit proposé.
À N’Djamena, Abakar Mahamat appartient à cette génération qui regarde le numérique comme un terrain d’opportunités. Né en 1998, titulaire d’un master en méthodes informatiques industrielles appliquées à la gestion d’entreprise, il se lance très tôt dans l’entrepreneuriat en développant des jeux vidéo mobiles. De cette première aventure naissent plusieurs innovations, dont Kalakooka Games, Box Nadif, une cabine automatique de désinfection corporelle, et Telemedan, une borne de téléconsultation médicale.

Son parcours montre une stratégie simple : partir de ses compétences pour répondre à des problèmes concrets. Sa borne de téléconsultation, présentée à la grande finale du Prix de l’Entrepreneur Africain à Abidjan en 2023, lui permet de décrocher le Prix de l’Innovation Technologique parmi plus de 4 000 candidats africains. À la clé, 8 millions de francs CFA. Mais au-delà du prix, son histoire raconte surtout celle d’un jeune qui a choisi de transformer une connaissance en solution.
Dans les campagnes aussi, l’entrepreneuriat gagne du terrain. À Mabrio, à une trentaine de kilomètres à l’est de N’Djamena, Ayabootcamp rassemble une centaine de jeunes venus des 23 provinces du pays. Sur 45 hectares, ils apprennent à produire, à élever, à pratiquer la pisciculture et à protéger l’environnement. L’idée est de faire de la terre non pas un simple moyen de subsistance, mais une véritable entreprise.

Pour Fatimé Souckar Terap, directrice de l’initiative, l’enjeu dépasse la création d’activités. « L’autoentreprise dans le travail de la terre c’est l’avenir du Tchad », explique-t-elle, en appelant à agir face au sous-emploi des jeunes et aux risques de famine. Ici, la stratégie est celle de la formation pratique : apprendre à produire pour pouvoir ensuite entreprendre.
À Sarh, Alladoum Adelin a, lui aussi, choisi de transformer une difficulté quotidienne en opportunité économique. Spécialisé dans l’énergie solaire et les installations électriques, le jeune entrepreneur a poursuivi sa formation jusqu’au master 2 au Togo. Ses voyages dans plusieurs pays africains ont renforcé son intérêt pour les solutions énergétiques.

Dans une ville où les coupures d’électricité peuvent perturber les activités économiques, il voit le solaire comme une réponse concrète. « Pour un jeune qui travaille avec un ordinateur, une imprimante ou d’autres équipements électriques, une coupure peut entraîner une perte de temps et d’argent », explique-t-il. Son credo tient en quelques mots : commencer petit, travailler sérieusement et progresser.
Même logique dans l’élevage avec Hamid Mamari, qui tente de rapprocher les pratiques pastorales traditionnelles des techniques modernes. Cet agripreneur connecté utilise notamment les réseaux sociaux pour montrer son quotidien à la ferme et partager ses expériences avec les jeunes. Il défend un élevage semi-intensif dans lequel l’éleveur produit lui-même une partie de l’alimentation de son cheptel.

La vulgarisation du Maralfalfa, une plante fourragère à haut rendement, figure parmi ses initiatives les plus remarquées. Il encourage également la fabrication locale de fourrages et de blocs nutritionnels à partir de résidus agricoles. Mais son ambition va plus loin : selon lui, le Tchad ne doit pas seulement exporter son bétail sur pied. Il faut transformer le lait, la viande et le cuir sur place afin de créer davantage de valeur et d’emplois.
Du clavier de l’ordinateur aux champs de Mabrio, des panneaux solaires de Sarh aux pâturages, ces jeunes racontent finalement la même histoire. Celle d’une jeunesse qui refuse de rester spectatrice de ses propres difficultés. Ils ne disposent pas nécessairement de grands moyens. Mais ils expérimentent, apprennent, commencent avec ce qu’ils ont et cherchent à grandir.
Au Tchad, l’entrepreneuriat n’est donc plus seulement un mot à la mode. Pour certains jeunes, c’est devenu une manière de prendre leur avenir en main. Créer son emploi, ici, ce n’est pas seulement gagner sa vie. C’est aussi essayer de résoudre un problème autour de soi, créer de la valeur et, pourquoi pas, ouvrir la voie à d’autres.
