Migration africaine : quand les politiques de contrôle fragilisent la protection des personnes
Des violences xénophobes en Afrique du Sud aux inquiétudes suscitées par le transfert de migrants vers la Guinée équatoriale, l’actualité récente rappelle une urgence : la gestion des mobilités africaines ne peut se faire au détriment des droits fondamentaux.
La migration africaine se trouve une nouvelle fois au cœur de tensions où les impératifs de sécurité, de contrôle des frontières et de régularisation se heurtent à la protection des personnes. Cette semaine, plusieurs affaires ont mis en lumière les risques auxquels restent exposés les migrants, qu’ils soient travailleurs, demandeurs d’asile, réfugiés ou personnes faisant l’objet d’une mesure d’éloignement. Derrière les décisions administratives et les discours politiques, une même question s’impose : qui garantit la sécurité et la dignité de ceux qui se déplacent ?
Au Kenya, les inquiétudes exprimées par des ressortissants burundais illustrent cette fragilité. Après des déclarations présidentielles annonçant la fermeture de petits commerces exploités par des étrangers, des migrants ont fait état de menaces et de harcèlement. L’annonce d’une période de grâce de 90 jours pour permettre la régularisation des documents n’a pas suffi à dissiper le climat de peur. Certains ont même envisagé de quitter le pays, alors qu’ils y avaient construit leur activité et leur vie.
Cette situation a conduit la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples à exprimer sa préoccupation face aux informations faisant état d’attaques, d’intimidations et de destructions de commerces appartenant à des étrangers. Son rappel est essentiel : le statut administratif d’une personne ne la prive pas de ses droits fondamentaux. La lutte contre l’immigration irrégulière ne saurait justifier les violences, la discrimination ou l’absence de recours.
Cette exigence de protection prend une autre dimension en Afrique du Sud, où les violences visant des ressortissants africains, notamment nigérians, ont provoqué une réaction diplomatique de plus en plus ferme. Le Parlement nigérian a annoncé la suspension indéfinie de ses visites officielles en Afrique du Sud, dénonçant les attaques, les déplacements forcés et les pertes de biens subis par des migrants.
Au-delà de la crise entre Abuja et Pretoria, ces événements interrogent la capacité des États africains à protéger les citoyens d’autres pays du continent. La libre circulation et l’intégration régionale ne peuvent rester de simples objectifs politiques si les personnes qui franchissent les frontières sont exposées à la violence, à la stigmatisation ou à l’impunité. La xénophobie, souvent alimentée par les difficultés économiques et la concurrence perçue pour l’emploi ou les services publics, ne doit pas devenir une réponse acceptable aux frustrations sociales.
La question des garanties se pose également au-delà du continent, à travers les accords de transfert de migrants vers des pays tiers. En Guinée équatoriale, des personnes expulsées des États-Unis ont dénoncé des conditions de détention préoccupantes, notamment un accès limité aux soins et à l’assistance juridique. L’un d’eux, Ahmed Soliman, aurait été placé en détention après avoir critiqué le traitement réservé aux migrants transférés à Malabo. Son avocat affirme que sa localisation n’a pas été communiquée.
Cette affaire soulève une question juridique majeure : un État peut-il transférer une personne vers un pays tiers sans garantir concrètement sa sécurité et ses droits ? Les accords migratoires ne devraient pas être évalués uniquement à l’aune de leur efficacité en matière d’éloignement. Ils doivent aussi être examinés au regard du principe de non-refoulement, de l’accès à un avocat, du droit de contester une décision et de l’interdiction des traitements inhumains ou dégradants.
Ces situations révèlent une contradiction persistante. Alors que les États renforcent leurs dispositifs de contrôle et multiplient les mécanismes de régularisation, de réadmission ou d’expulsion, les garanties de protection demeurent souvent insuffisantes. Or, une politique migratoire ne peut être durable si elle produit de l’insécurité pour ceux qu’elle prétend encadrer.
La protection des migrants ne signifie pas l’absence de règles. Elle suppose au contraire des règles claires, appliquées de manière proportionnée, non discriminatoire et contrôlable. Elle implique que les personnes puissent accéder à l’information, aux soins, à la justice et à une procédure équitable, y compris lorsqu’elles sont en situation irrégulière ou font l’objet d’une mesure d’éloignement.
L’enjeu est également de replacer les droits humains au centre de la coopération migratoire africaine. Les États ont la responsabilité de protéger leurs ressortissants à l’étranger, mais aussi de garantir les droits des étrangers présents sur leur territoire. Les engagements régionaux en matière de libre circulation, de dignité humaine et de lutte contre la discrimination doivent se traduire par des mécanismes concrets de prévention et de sanction.
Cette semaine, les alertes ne renvoient donc pas à des incidents isolés. Elles montrent que la migration africaine reste trop souvent abordée sous l’angle de la menace, de la pression ou de l’irrégularité, alors qu’elle concerne avant tout des personnes titulaires de droits. La véritable efficacité d’une politique migratoire devrait se mesurer autant à sa capacité à organiser les mobilités qu’à celle de protéger ceux qui les vivent.
