Migrations en Afrique : les routes changent, les crises déplacent les populations et les dangers persistent
Du Sahel à la Corne de l’Afrique, du bassin du lac Tchad aux côtes atlantiques, le rapport de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) sur les routes migratoires entre janvier et avril 2026 montre une Afrique en mouvement. La majorité des mobilités restent africaines, mais les conflits, le changement climatique, les difficultés économiques et le durcissement des frontières rendent certains parcours toujours plus dangereux.
L’Afrique migre d’abord à l’intérieur de l’Afrique
La migration africaine ne se résume pas aux embarcations qui quittent les côtes du Sénégal, de la Mauritanie ou de la Libye pour rejoindre l’Europe. C’est l’une des principales leçons du rapport de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), consacré aux routes migratoires mondiales entre janvier et avril 2026.
En Afrique, les populations se déplacent d’abord à l’intérieur du continent. Elles bougent pour travailler, rejoindre leur famille, chercher des terres, fuir les conflits, s’adapter aux sécheresses ou préserver leurs moyens de subsistance. Lorsque ces mobilités se prolongent vers l’Afrique du Nord et l’Europe, les risques augmentent considérablement : désert, détention, exploitation, naufrages, violences, extorsions et disparitions.
En Afrique de l’Ouest et centrale, la région accueille environ 11,3 millions de migrants. Surtout, 77 % de ces migrants sont originaires de la région elle-même. La Côte d’Ivoire accueille environ 2,9 millions de migrants, devant le Nigeria avec 1,4 million et le Tchad avec 1,3 million.
Ces chiffres permettent de comprendre une réalité souvent masquée par le débat sur les arrivées en Europe : la migration africaine est avant tout une migration régionale. Les travailleurs circulent entre les pays, les familles se déplacent, les commerçants franchissent les frontières, tandis que les agriculteurs et les éleveurs suivent les ressources disponibles ou fuient les zones de conflit.
La libre circulation existe, mais reste difficile dans la pratique
En Afrique de l’Ouest, la libre circulation est notamment encadrée par le protocole de la CEDEAO sur la libre circulation des personnes, le droit de résidence et d’établissement. En Afrique de l’Est, des mécanismes comparables existent également dans le cadre de la Communauté d’Afrique de l’Est et de l’IGAD.
Mais entre le droit théorique et la réalité, le fossé reste important. Une partie des migrants ne possède pas les documents d’identité nécessaires pour bénéficier pleinement des mécanismes de mobilité régulière. Le manque d’actes de naissance, de cartes nationales d’identité ou de passeports, mais aussi le coût des démarches, les distances, la complexité administrative et le manque d’information constituent autant d’obstacles.
Le rapport donne notamment l’exemple de ressortissants éthiopiens qui se déplacent vers le Kenya. Malgré les mécanismes de libre circulation, les difficultés administratives liées à l’obtention des documents peuvent pousser certains voyageurs à franchir la frontière de manière irrégulière.
Le climat devient un facteur migratoire majeur
La migration africaine ne peut plus être analysée uniquement à travers la pauvreté ou la recherche d’emploi. Le changement climatique joue désormais un rôle important dans les décisions de mobilité.
Dans une enquête menée auprès de 96 471 migrants au Burkina Faso, au Tchad, au Mali, au Niger, en Guinée et au Sénégal, 51 % ont déclaré avoir observé des changements environnementaux dans leur région d’origine. Parmi eux, 44 % ont affirmé que ces changements avaient contribué à leur décision de migrer.
Sécheresse, désertification, perte de ressources et dégradation des moyens de subsistance viennent ainsi se combiner aux difficultés économiques et aux conflits. La migration devient alors, pour certaines populations, une stratégie d’adaptation.
Sahel : quand climat, pauvreté et conflits se combinent
Dans le Sahel, les déplacements sont liés à plusieurs crises simultanées. Le rapport décrit notamment deux grands foyers de déplacement : le bassin du lac Tchad et la région du Liptako-Gourma, au cœur du Sahel central.
Dans le bassin du lac Tchad, les déplacements sont alimentés par le conflit, la pauvreté et le changement climatique. En avril 2026, le Cameroun, le Tchad, le Niger et le Nigeria comptaient près de 6,5 millions de personnes affectées par la crise, parmi lesquelles plus de 3,3 millions de déplacés internes, environ 2,7 millions de retournés et plus de 500 000 réfugiés.
Dans le Liptako-Gourma, entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, la crise est associée à la raréfaction des ressources, à la pression climatique, à la pauvreté, à la faiblesse de la gouvernance et aux violences commises par des groupes armés non étatiques. En avril 2026, elle avait provoqué le déplacement de 3,49 millions de personnes, dont 2,75 millions de déplacés internes et 739 441 réfugiés.
De l’Afrique de l’Ouest vers les Canaries : les départs se déplacent vers le sud
La route atlantique ouest-africaine est l’un des exemples les plus frappants de la transformation des routes migratoires. Elle relie les côtes d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique du Nord aux îles Canaries.
Pendant plusieurs années, le Maroc, la Mauritanie et le Sénégal ont constitué les principaux pays de départ. Mais le renforcement des contrôles a progressivement déplacé certains points de départ vers le sud, notamment vers la Guinée, la Guinée-Bissau et la Gambie.
Entre janvier et avril 2026, 2 276 personnes sont arrivées en Espagne par cette route, soit une baisse de 78 % par rapport à la même période de 2025. Cette diminution ne signifie toutefois pas que les facteurs de départ ont disparu.
Le renforcement de la surveillance des côtes peut pousser les migrants vers des zones plus éloignées et moins surveillées. Les voyages deviennent alors plus longs, tandis que les risques liés aux embarcations surchargées, aux naufrages, aux passeurs et aux mauvaises conditions de navigation augmentent.
La Gambie devient un nouveau point de départ
Le déplacement des départs vers le sud est particulièrement visible en Gambie. Entre janvier et avril 2026, les Gambiens représentaient 27 % des arrivées sur la route atlantique, contre 2 % au cours de la même période de l’année précédente.
Le rapport évoque notamment des départs depuis Jinack Island, dans l’embouchure du fleuve Gambie. La zone, caractérisée par ses mangroves et une présence étatique limitée, serait devenue attractive pour l’organisation de départs clandestins. Des naufrages mortels et des embarcations portées disparues ont été signalés au large de la Gambie.
La route reste extrêmement dangereuse. Le rapport indique que les décès et disparitions sur cette route ont fortement augmenté ces dernières années. En 2025, 633 décès ont été enregistrés.
Mali, Sénégal, Guinée : les principaux pays d’origine
La route atlantique est principalement utilisée par des ressortissants du Mali, du Sénégal, de la Guinée, du Maroc et de la Mauritanie. Les difficultés économiques, les conflits, les violences ciblées et les changements environnementaux figurent parmi les facteurs de mobilité.
Pour une partie des migrants, le voyage vers les Canaries n’est pas un déplacement direct depuis leur pays d’origine. Il peut être précédé d’un long parcours à travers plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et du Sahel.
Méditerranée occidentale : une autre route sous pression
La route méditerranéenne occidentale relie principalement l’Afrique du Nord à l’Espagne. Entre janvier et avril 2026, 5 647 arrivées en Espagne ont été enregistrées sur cette route, soit une augmentation de 66 %.
Les arrivées terrestres ont notamment fortement progressé à Ceuta et Melilla. Le rapport estime que cette évolution peut refléter une pression accrue sur certains points d’arrivée et la volonté de certains migrants d’éviter les patrouilles maritimes.
La route reste principalement utilisée par des ressortissants algériens et marocains, mais l’OIM observe également une présence croissante de migrants originaires d’Afrique de l’Ouest, d’Afrique centrale et de la Corne de l’Afrique.
La Méditerranée centrale : moins d’arrivées, davantage de morts
La route de la Méditerranée centrale relie principalement la Libye et la Tunisie à l’Italie et à Malte. Entre janvier et avril 2026, 8 577 arrivées ont été enregistrées en Italie et à Malte, soit une diminution de 46 %.
Mais cette baisse s’accompagne d’un bilan humain particulièrement lourd : 821 décès ou disparitions ont été recensés, soit une hausse de 111 %.
La Libye reste au cœur de cette dynamique. Elle représentait 87 % des départs enregistrés vers l’Italie, contre 8 % pour la Tunisie et 5 % pour l’Algérie.
La Libye, au cœur des mobilités africaines
La Libye n’est pas seulement un pays de départ vers l’Europe. Elle est aussi un pays de destination et de transit pour des centaines de milliers de migrants africains.
Selon les données de l’OIM pour janvier-février 2026, la Libye comptait 936 134 migrants. Les quatre principales nationalités recensées étaient les Soudanais, les Nigériens, les Égyptiens et les Tchadiens. Les Tchadiens représentaient 9 % de cette population migrante.
Pour les migrants venant d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, le voyage vers la Méditerranée peut commencer très loin au sud du Sahara. Des itinéraires passent notamment par le Niger, le Tchad ou le Mali avant de rejoindre la Libye.
Le parcours peut être aussi dangereux que la traversée maritime. Le rapport fait état de situations de travail forcé ou non rémunéré, d’enlèvements contre rançon, de traite, de violences et de conditions difficiles dans certains lieux de détention.
La Corne de l’Afrique : sécheresse, conflits et mobilité
La Corne de l’Afrique constitue une autre grande zone de mobilité. La route relie notamment l’Éthiopie, la Somalie, Djibouti et le Kenya, avec des prolongements vers d’autres pays de la région.
Entre 2018 et 2025, environ 2,8 millions de mouvements ont été enregistrés sur cette route. Une part importante est intra-régionale.
En Éthiopie, le rapport observe un lien entre les épisodes de sécheresse et l’augmentation de la mobilité. Des populations issues notamment des régions Somali, Oromia et Afar se déplacent vers des pays voisins comme la Somalie et Djibouti, à la recherche de ressources et de conditions de subsistance plus favorables.
La transhumance est aussi une forme de mobilité
Dans la Corne de l’Afrique, les mouvements humains sont étroitement liés aux déplacements des troupeaux. Entre octobre 2025 et avril 2026, l’OIM a collecté des données sur 4 785 groupes d’éleveurs accompagnés de 3,7 millions d’animaux en Éthiopie, au Kenya, en Somalie et en Ouganda.
Pour 58 % des groupes recensés, le changement climatique était associé aux déplacements. La recherche de pâturages et d’eau, dans un contexte de perturbations climatiques, expliquait une grande partie des mouvements transfrontaliers.
La migration africaine ne concerne donc pas uniquement les personnes qui franchissent une frontière pour travailler ou chercher refuge. Elle concerne aussi les systèmes pastoraux et les communautés dont la survie dépend directement de l’accès aux ressources naturelles.
Vers l’Afrique australe : une longue route continentale
Une autre route importante traverse l’Afrique de l’Est et se dirige vers l’Afrique australe, notamment vers l’Afrique du Sud. Elle concerne notamment des personnes originaires d’Éthiopie et de Somalie et traverse plusieurs pays, dont le Kenya, la Tanzanie, le Malawi, la Zambie, le Zimbabwe et le Mozambique.
Entre janvier et avril 2026, environ 24 237 mouvements ont été enregistrés sur cette route, soit une baisse de 39 %. Dans le même temps, les retours ont augmenté de 27 %.
Le rapport souligne toutefois que l’évolution des chiffres doit être interprétée avec prudence, notamment en raison des changements dans la collecte des données et du renforcement des contrôles migratoires.
Une même réalité : les routes se déplacent
À travers toutes ces régions, un même phénomène apparaît. Lorsque les routes traditionnelles sont davantage contrôlées, les migrants cherchent d’autres itinéraires. Lorsque les départs sont surveillés sur certaines côtes, ils se déplacent vers des zones plus éloignées. Lorsque les frontières sont renforcées, certains voyageurs empruntent des chemins moins contrôlés.
Cette recomposition des routes peut rendre les déplacements plus longs et plus dangereux. Elle est particulièrement visible sur la route atlantique, où le déplacement des départs vers le sud allonge les traversées maritimes. Elle apparaît également sur les routes sahariennes et méditerranéennes.
Le véritable visage des migrations africaines
Les chiffres du premier quadrimestre 2026 montrent qu’il serait réducteur de mesurer la migration africaine uniquement à travers les arrivées en Europe.
La majorité des mobilités se déroule à l’intérieur du continent. Les conflits provoquent des déplacements internes et transfrontaliers. Les difficultés économiques alimentent les migrations de travail. Le changement climatique modifie les déplacements des agriculteurs et des éleveurs. Les politiques de contrôle transforment les itinéraires.
Le rapport de l’OIM dessine ainsi une Afrique en mouvement, où les frontières ne font pas disparaître les besoins de mobilité. Elles peuvent seulement modifier les chemins empruntés.
Conclusion : l’Afrique ne cesse pas de migrer, elle change de routes
Le débat sur les migrations africaines se concentre souvent sur les départs vers l’Europe. Pourtant, les données de l’OIM montrent une réalité beaucoup plus large : l’Afrique est d’abord un espace de mobilité interne.
Du bassin du lac Tchad à la Corne de l’Afrique, du Sahel aux côtes atlantiques, des routes sahariennes à la Méditerranée, les déplacements répondent à des causes multiples : conflits, recherche d’emploi, pauvreté, changement climatique, besoins familiaux et recherche de sécurité.
La diminution des arrivées sur certaines routes européennes ne signifie donc pas la disparition des migrations. Les routes peuvent changer, se déplacer ou devenir plus difficiles à détecter. Les populations, elles, continuent de chercher des solutions.
Pour les États africains et leurs partenaires, l’enjeu est désormais de renforcer les voies de mobilité régulière, de protéger les migrants et de s’attaquer aux causes profondes des déplacements. Car derrière les statistiques se trouvent des femmes, des hommes, des enfants, des travailleurs, des réfugiés et des familles.
Une conclusion s’impose : en Afrique, les migrations ne disparaissent pas. Elles se transforment.
Source : Organisation internationale pour les migrations (OIM), rapport sur les routes migratoires mondiales, janvier-avril 2026, document fourni par Afrik Migrante Media
