Quand le climat pousse au départ : au Tchad, la migration devient une stratégie de survie
Au Tchad, le changement climatique ne déplace pas seulement les saisons. Il déplace les hommes, bouleverse les activités économiques et redessine peu à peu les territoires de travail. Quand les pâturages se raréfient, que les pluies deviennent imprévisibles ou que les eaux envahissent les terres cultivables, partir devient parfois la seule manière de préserver un revenu. De l’espace sahélien au bassin du Lac Tchad, en passant par le Guéra et les provinces orientales, la migration apparaît de plus en plus comme une réponse aux chocs climatiques. Face à cette transformation, les politiques d’adaptation du ministère de l’Environnement peuvent-elles réellement empêcher que le dérèglement climatique ne devienne aussi une crise de l’emploi ?
Quand la terre ne nourrit plus, les hommes se déplacent
Au Tchad, la question climatique commence par une question économique.
Près de 80 % de la population dépend de l’agriculture et de l’élevage, deux secteurs particulièrement exposés aux sécheresses, aux inondations, à la dégradation des terres et aux variations des pluies. Une étude récente consacrée à la mobilité humaine dans le contexte du changement climatique au Tchad montre que les populations du Batha, du Lac, du Mandoul et de N’Djaména développent différentes formes de mobilité pour faire face à la perte ou à la fragilisation de leurs moyens de subsistance.
La migration n’est donc pas toujours synonyme d’exil définitif.
Elle peut être saisonnière, temporaire ou permanente. Un éleveur modifie son itinéraire de transhumance. Un agriculteur cherche une nouvelle terre. Un jeune quitte son village pendant plusieurs mois pour vendre sa force de travail en ville. Une famille déplacée par une inondation tente de reconstruire son activité ailleurs.
Le climat agit ainsi comme un accélérateur de mobilité, mais aussi comme un facteur de transformation du marché du travail.
Le Lac Tchad : quand l’eau devient à la fois ressource et menace
Dans la province du Lac, cette contradiction est particulièrement visible.
Agriculture, élevage et pêche dépendent étroitement de l’eau. Mais les populations sont confrontées simultanément aux fluctuations hydrologiques, aux inondations, à la dégradation des terres et à l’insécurité. En 2024, les inondations ont affecté plus de 1,9 million de personnes dans l’ensemble du Tchad, dont plus de 277 000 dans la seule province du Lac selon les données reprises par la Matrice de suivi des déplacements de l’OIM.
Ici, il faut toutefois éviter un raccourci : tous les déplacements observés ne sont pas provoqués par le climat. Dans la province du Lac, les attaques de groupes armés restent la principale cause déclarée des déplacements.
Mais le climat vient compliquer une situation déjà fragile. Lorsque les terres agricoles sont endommagées, que les pâturages se réduisent ou que les infrastructures sont détruites par les eaux, les ménages perdent simultanément leur lieu de vie et leur outil de travail.
Le déplacement devient alors aussi un déplacement de la main-d’œuvre.
Guéra, Batha, Kanem : le travail suit l’eau et les pâturages
Plus au centre du pays, la logique est différente, mais le résultat peut être similaire.
Dans les zones pastorales et agropastorales, la variabilité des pluies modifie les calendriers agricoles et les itinéraires de transhumance. Les ressources disponibles déterminent de plus en plus où travailler, où cultiver et où conduire les troupeaux.
Le premier Plan national d’adaptation du Tchad identifiait déjà plusieurs provinces dont le Kanem, le Barh el-Gazal, le Batha, le Guéra, le Hadjer-Lamis et le Wadi Fira parmi les zones particulièrement vulnérables aux effets du changement climatique. Il recommandait notamment de renforcer les revenus des agriculteurs, pêcheurs et éleveurs, d’améliorer les infrastructures hydrauliques et de développer des techniques de production adaptées.
La question n’est donc plus seulement : où les populations vont-elles vivre ?
Elle devient : où pourront-elles encore travailler ?
À l’Est, le climat rencontre la pression démographique
Dans l’Est du Tchad, notamment dans le Ouaddaï, le Sila et le Wadi Fira, le changement climatique se conjugue à une autre pression : l’arrivée massive de populations déplacées par la guerre au Soudan.
Les ressources naturelles deviennent alors davantage sollicitées : eau, terres agricoles, pâturages et bois. La Banque mondiale souligne que les provinces orientales sont confrontées à une forte vulnérabilité climatique tout en accueillant un grand nombre de réfugiés.
Le risque est celui d’un cercle vicieux : la dégradation environnementale réduit les moyens de subsistance ; la rareté des ressources pousse à la mobilité ; l’arrivée de nouvelles populations augmente la pression sur les ressources ; cette pression peut à son tour nourrir les tensions entre communautés.
Dans ce contexte, l’adaptation climatique devient aussi une politique de prévention des déplacements et des conflits.
Que fait le ministère de l’Environnement ?
Le Tchad ne part pas de zéro.
Le ministère de l’Environnement, de la Pêche et du Développement durable dispose d’une Direction de lutte contre les changements climatiques chargée notamment de suivre la vulnérabilité climatique du pays et de mettre en œuvre les programmes d’adaptation.
Le pays s’est également doté d’un Plan national d’adaptation, conçu comme un instrument de planification à long terme. Parmi les priorités figurent la gestion de l’eau, l’amélioration des systèmes de production, le renforcement des capacités des producteurs et la gestion des risques climatiques.
Des projets plus récents tentent de passer de la planification aux infrastructures. Le PRECICC, financé par la Banque africaine de développement et mis en œuvre avec les ministères sectoriels, cible notamment le Guéra, le Sila et le Ouaddaï. Il prévoit des infrastructures hydrauliques et sanitaires destinées à renforcer la résilience des communautés. Dans le Ouaddaï, le projet prévoit notamment des postes d’eau autonomes alimentés par l’énergie solaire.
Le ministère a également porté des initiatives d’intégration du climat dans les politiques sectorielles, notamment à travers le programme d’Adaptation aux effets du changement climatique et de développement des énergies renouvelables (AMCC-Tchad).
Des réponses utiles, mais encore insuffisantes
Le problème est que l’ampleur du choc climatique dépasse encore celle des réponses.
Le gouvernement tchadien reconnaissait lui-même, en 2023, que l’insuffisance des ressources financières constituait un obstacle majeur à la mise en œuvre de son Plan national d’adaptation.
Les investissements récents montrent néanmoins que certaines solutions peuvent produire des effets économiques concrets. Dans le bassin du Lac Tchad, le projet PROLAC a notamment soutenu les infrastructures, les chaînes de valeur agricoles et les travaux publics. Selon la Banque mondiale, il a contribué, à l’échelle du Cameroun, du Tchad et du Niger, à environ 160 984 emplois, dont près de 34 000 emplois directs liés aux travaux publics.
Ces résultats indiquent une piste importante : l’adaptation ne doit pas seulement protéger les populations contre le climat ; elle doit aussi protéger leur capacité à travailler.
C’est probablement là que se situe le principal angle mort des politiques actuelles.
Construire un point d’eau peut réduire la vulnérabilité. Réhabiliter un canal peut soutenir l’agriculture. Restaurer un écosystème peut préserver l’élevage et la pêche. Mais si ces investissements ne s’accompagnent pas de formation, d’accès au crédit, de diversification des activités et de création d’emplois locaux, la pression migratoire risque de se maintenir.
Le véritable défi : permettre de partir sans être contraint de fuir
Au Tchad, la migration climatique ne doit donc pas être considérée uniquement comme un problème à empêcher.
La mobilité peut être une stratégie d’adaptation saine lorsqu’elle est choisie, temporaire et accompagnée. Elle devient beaucoup plus dangereuse lorsqu’elle est imposée par la perte d’un champ, d’un troupeau, d’un point d’eau ou d’un emploi.
L’enjeu des prochaines années sera donc de faire de l’adaptation une véritable politique de sécurisation des moyens de subsistance.
Il faudra investir dans l’agriculture résiliente, l’élevage adapté aux nouvelles conditions climatiques, la gestion concertée de l’eau, les infrastructures rurales, les énergies renouvelables et surtout les emplois non agricoles capables d’absorber une main-d’œuvre rurale de plus en plus mobile.
Au Tchad, le changement climatique ne fait pas seulement monter les températures. Il fait bouger les hommes, transforme les métiers et déplace les centres de gravité économiques. Demain, la question ne sera peut-être plus de savoir combien de personnes migrent à cause du climat, mais combien auront encore la possibilité de choisir de rester. Car l’adaptation climatique ne sera véritablement réussie que lorsque partir redeviendra un choix et non la dernière solution pour ceux dont la terre, l’eau et le travail auront disparu.
